<p>Vues de l’exposition Denise Bertschi, <em>Oasis of Peace. Neutral Only On The Outside</em> © Tristan Savoy / CCS 2021</p>

Denise Bertschi

Oasis of Peace. Neutral Only On The Outside

dim 12 sept – dim 14 nov 2021
sam 11 sept 2021​, 17:00 - 21:00
Entrée libre MAR - DIM 13:00 - 19:00

MÉDIATION
Visite flèche : tous les week-ends, 16:00 (20’)
Curator tour jeudi 21 octobre à 17:00 (45’)

À l’occasion de Nuit Blanche le 3 octobre l’exposition sera exceptionnellement ouverte jusqu’à 00:00

Denise Bertschi (née en 1983) s’intéresse aux apparences fissurées, aux représentations décalées de la réalité, aux lacunes de l’historiographie. Son travail cherche à rendre visibles les liens entre la Suisse et la géopolitique mondiale. Ce faisant, elle retrace les implications coloniales suisses et les relations financières ambiguës, elle questionne les récits de l’imaginaire national comme celui de la neutralité. Avec les outils de l’historienne, de l’anthropologue ou de la journaliste d’investigation, elle crée des installations et des vidéos dans lesquelles s’entremêlent des documents d’archives et des images personnelles, les paroles de personnes rencontrées et son propre parcours de recherche.

L’exposition Oasis of Peace. Neutral Only On The Outside établit un lien insoupçonné entre la Suisse et deux régions géopolitiques majeures: le territoire démilitarisé entre Corée du Nord et du Sud d’une part, l’Afrique du Sud sous l’Apartheid d’autre part. Dans les deux cas, la Suisse a su agilement jouer la carte de la neutralité à des fins propres – une neutralité que l’historien Hans-Ulrich Jost qualifie d’«intéressée» et «dualiste».

L’ensemble d’œuvres State Fiction (depuis 2014) retrace les longues recherches de l’artiste sur cette zone entre les deux Corées divisées, lieu à la fois de cristallisation d’intérêts internationaux pendant la Guerre Froide et de production d’images improbables. Après un armistice dirigé par la communauté internationale en 1953, la Suisse est invitée par l’ONU à participer à la mission de maintien de la paix dans la zone démilitarisée (DMZ). Trois autres nations neutres étaient également présentes : la Suède (pour l’Ouest capitaliste et anti-communiste), la Pologne et la Tchécoslovaquie (pour l’Est communiste). De nombreux militaires sont stationnés dans cette zone afin de contrôler les armes et l’échange de prisonniers des États séparés. Quelques décennies plus tard, n’ayant pas eu le succès escompté et rejetée par le régime du Nord à partir de 1994 par manque de représentation communiste entre temps démantelé, la mission sera fortement restreinte. Et pourtant, la Suisse maintient toujours le stationnement de personels militaires dans le « Swiss Camp ». C’est ici, dans cet îlot suisse à la fois idyllique, nostalgique et absurde, que Denise Bertschi a filmé et photographié lors d’un voyage en 2014. C’est ici aussi qu’avant elle les soldats suisses ont documenté leur quotidien, leurs rencontres avec les habitants, leurs loisirs et leur fascination pour la faune et la flore locale ; cette immense production d’images et de films est aujourd’hui conservée à Bern à la Bibliothèque Am Guisanplatz (BiG) principale archive de l’administration fédérale et des forces armées.

La nouvelle création vidéo conçue pour l’exposition est entièrement montée à partir de ces matériaux d’archives. Elle révèle non seulement le regard sur « l’autre » de ces hommes soi-disant neutres, mais surtout la construction du récit national suisse qui, sur le plan international et en pleine Guerre Froide, mêle volonté de puissance et de neutralité. En effet, la vidéo suggère que la Suisse aurait su profiter de cette opportunité pour refaçonner son image, fortement endommagée à la sortie de la Seconde Guerre mondiale : sous prétexte de neutralité, elle avait su pourtant entretenir des liens économiques et financiers avec l’Allemagne nazie, établir des laissez-passer pour les trains allemands et pratiquer une politique extrêmement restrictive envers les réfugiés juifs. Compter parmi les quatre pays destinés au maintien de la paix en Corée était l’occasion bienvenue de renouer avec les pouvoirs internationaux, en particulier avec les États-Unis, qui incarnaient par ailleurs les forts ressentiments anti-communistes de la Suisse de l’époque.

La vidéo State Fiction est accompagnée de textiles accrochés dans l’espace, imprimés de fleurs et superposés à des slogans recueillis dans le « Swiss Camp » de la DMZ et la zone autour, contrôlée par la UNC (United Nations Command). Inspirés des rideaux tels qu’on les trouve aux seuils des maisons coréennes, ils illustrent la séparation et le lien entre intérieur et extérieur, ils délimitent les zones publiques et privées. La publication STATE FICTION. The Gaze of the Swiss Neutral Mission in the Korean Demilitarized Zone, éditée par Denise Bertschi avec le Centre de la Photographie Genève à cette occasion, rassemble des essais sur le sujet ainsi que des photographies d’amateurs des années 1950 à 1980 de la Corée divisée.  

Neutrality as an Agent est un autre complexe d’œuvres que Denise Bertschi a constitué tout au long de ses nombreux voyages en Afrique du Sud. Puisant dans les récits, l’architecture, le tissu urbain ou la production d’images vernaculaires, elle relève les traces de l’histoire et creuse les mécanismes d’instrumentalisation de la neutralité, pour déployer ensuite sa méthode artistique à travers des vidéos, photos, collages ou encore de la publication We say we are fine. They say we are not (lauréat des Plus beaux livres suisses en 2019). C’est une enclave suisse d’un tout autre genre que Denise Bertschi découvre en Afrique du Sud en 2018 : au Cap, le « Swiss Social & Sports Club » accueille les expatriés suisses ainsi que les entrepreneurs, banquiers et financiers de passage qui viennent se relaxer. Dans la vidéo Please ensure the gate is properly closed (2018), le gardien de ce lieu, John, raconte l’histoire de ce club privé – mais aussi la discrimination à laquelle il a dû faire face au cours de ces années-là : accusé de vol, les clés ne lui ayant jamais été confiés, il n’est qu’un gardien sans clé. L’existence de ce club est peut-être la preuve la plus caricaturale des liens étroits et ininterrompus qu’a entretenus la Suisse avec l’Afrique du Sud pendant toutes les années de l’Apartheid. Exportation d’armes, manœuvres bancaires, commerce de l’or ou crédits accordés par les banques suisses – toutes ces activités étaient cruciales pour le régime de l’Apartheid, mis au ban des prêts internationaux et donc très affaibli économiquement. La Suisse, elle, n’a participé à aucun des nombreux embargos internationaux, qu’ils aient été instaurés par l’ONU (interdiction d’importation d’armes en 1977) ou par le FMI (suspension en 1983 de crédits attribués au régime). Malgré la pression économique et politique internationale, malgré la brutalité connue du régime raciste et les tensions croissantes venant de la population et des médias suisses (comme les manifestations anti-Apartheid documentées par la photographe Gertrud Vogler et dont Denise Bertschi utilise des images), le gouvernement et les entreprises n’ont jamais cessé d’invoquer la neutralité et de trouver des subterfuges pour maintenir un statu quo économique et personnel. En 2003 encore, la commission chargée par le gouvernement suisse d’examiner les implications du pays dans l’Apartheid était soudain interdite d’accès aux archives fédérales – ce qui en dit long sur la nature de ces implications.

Pour mieux les sonder, Denise Bertschi a entrepris des recherches entre autres aux National Archives of South Africa et y a découvert deux casiers contenant des courriers des années 1950 sur le commerce de l’or mené par la Société de banque suisse (aujourd’hui UBS). L’artiste a choisi de se rendre ensuite elle-même sur les lieux de ces transactions. La vidéo Confidential (2018) constitue ainsi une sorte de cartographie de six bâtiments, situés à Pretoria et dans l’ancien Central Business District (CBD) de Johannesbourg, qui, en pleine « ruée vers l’or » était censé devenir une « New York City africaine » entièrement blanche. On aperçoit des façades en verre et en béton, d’anciennes plaques d’entreprises aujourd’hui réaffectées ou laissées à l’abandon – mais l’on ressent surtout l’absence criante d’une histoire soigneusement enfouie sous l’histoire officielle.

Gros plans sur des rhododendrons et des géraniums, sur des montagnes et des collines au loin, promenades architecturales à travers des bâtiments modernistes délabrés : le travail de Denise Bertschi, avec ses images, photos et vidéos presque banales, voire cryptiques, pourrait leurrer. Or ce qui hante ces images est hors-champ : c’est ce qui se passe, ou s’est passé, juste à côté des plates-bandes fleuries, entre ici et les montages au loin, ou derrière les portes verrouillées. Denise Bertschi ausculte de près les lieux et les traces matérielles pour invalider les pratiques de l’oubli, retourner les images d’une fausse innocence et analyser la construction des récits et fictions trop souvent instrumentalisés. 

— Claire Hoffmann

éléments biographiques

Denise Bertschi (*1983 Aarau/CH) est artiste et chercheuse, elle travaille à l’intersection de l’art, de l’histoire et de la mémoire culturelle. Elle est titulaire d’un MA en arts visuels de la HEAD Haute Ecole d’Art de Genève et d’un BA de la Haute Ecole des Arts de Zurich ZHDK. Elle travaille actuellement sur une thèse de doctorat à l’EPFL Lausanne dans le “Laboratoire des Arts des Sciences”, en collaboration avec la HEAD - Genève. Sa première monographie “Denise Bertschi. STRATA. Mining Silence”, a été publiée à l’occasion du prix Manor art, qui lui a été décerné en 2020 par l’Aargauer Kunsthaus. Des expositions et recherches l’ont conduite au Brésil, en Afrique du Sud et en Corée, lieux d’enchevêtrements géopolitiques qu’elle tisse dans la mémoire historiographique suisse et qu’elle interroge sur la colonialité. La pratique d’investigation de Denise Bertschi se traduit par des formes académiques et artistiques à travers l’utilisation de médias tels que le film, la photographie ou les installations. 

Son travail a été présenté dans diverses institutions en Suisse et à l’étranger : à l’Aargauer Kunsthaus, au Musée Johann Jacobs de Zurich, au LACA de Los Angeles, au Museum für Kunst und Gestaltung MKG de Hambourg, au RosaBrux de Bruxelles, au Artsonje Center de Séoul, à l’Université WITTS de Johannesburg ou au Corner College de Zurich.

Elle a obtenu le prix Manor art en 2020 au Kunsthaus d’Argovie, le prix des plus beaux livres suisses (2019), une bourse de recherche du Getty Research Institute GRI à Los Angeles (2019) et une nomination aux Swiss Art Awards en 2019. Avec Dunja Herzog, elle a été présélectionnée pour le pavillon suisse de la 59e Biennale d’art de Venise. Diverses contributions de projet de Pro Helvetia, du Kuratorium d’Argovie ont financé ses recherches artistiques. Actuellement, elle est artiste en résidence au CAN Centre d’Art de Neuchâtel, suivie d’une résidence à La Becque en automne 2021.

Publication

Une publication intitulée STATE FICTION. The Gaze of the Swiss Neutral Mission in the Korean Demilitarized Zone et éditée par Édition Centre de la Photographie Genève (Joerg Bader) rassemble les recherches approfondies que Denise Bertschi a menées dans les archives militaires, de nombreuses photos et films issus de la
DMZ en Corée, ainsi que des essais de Hans-Ulrich Jost (historien spécialisé
dans le concept de neutralité en Suisse), de Heonik Kwon (anthropologue
coréen spécialisé de la partition de la Corée) et de Denise Bertschi.

Publication : Édition Centre de la Photographie Genève (Joerg Bader)
Conception et édition : Denise Bertschi
Graphisme : Nadja Zimmermann, NASK Genève (avec Alessandro Schino)
Copyright images : Koreaarchiv der Bibliothek am Guisanplatz Bern (CH)
Parution : septembre 2021
Pages : 320 pages
Auteur.e.s : Dr Heonik Kwon, Dr Hans-Ulrich Jost, Denise Bertschi
EN / ALL et insert du texte en FR

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