Aurore Prieto dans “Aloïse” / Photo: Brigitte Enguerand

Aurore Prieto

Aloïse

Aurore Prieto est Aloïse avec un tact, une force rares. Aloïse est une des figures les plus attachantes de ce que Jean Dubuffet a défini, voici près d'un demi-siècle, comme l'Art brut ou l'irruption intense, incoercible, dans le monde des formes artistiques, de créateurs marginaux - aliénés le plus souvent - résolument en dehors, en tous les cas, du moindre circuit professionnel. Comédienne française (elle a notamment joué dans «Thérèse», d'Etienne Cavalier), Aurore Prieto visite un jour le musée de l'Art brut à Lausanne. Comme la plupart des visiteurs de cette incroyable institution, elle est médusée par l'envergure poétique de ce qui s'offre à sa vue - objets, peintures, dessins, sculptures… - en conçoit une violente émotion et envisage d'incarner à la scène le personnage d'Aloïse Corbaz.

Vaudoise de son état, née en 1886, Aloïse fut l'hôte pendant près de quarante ans de l'institution psychiatrique en raison de son inadaptation foncière au milieu, le sien, mais tout aussi bien, celui des pensionnats où elle sert épisodiquement en tant que gouvernante. Le fait saillant de cette biographie de vieille fille confite en dévotions et en émotion, dont la production graphique est saisissante, reste que, toute jeune encore, au hasard de pérégrinations à travers Potsdam et Berlin où elle tente de devenir institutrice, elle s'éprit violemment de… l'empereur Guillaume II. Amour impossible naturellement, extrêmement culpabilisant en raison des scrupules moraux et religieux qui hantent celle qui le conçoit, il devient l'élément central de son délire.

Taxée de schizophrénie, l'itinéraire d'Aloïse au chapitre de l'art brut est, si on peut dire, exemplaire, révélateur des définitions étroites dans lesquelle on enferme, aujourd'hui encore, bien que les termes en aient changé, folie et création. Tous ceux qui ont approché d'une manière ou d'une autre cette femme instruite qui rêvait d'être cantatrice ont conclu que toute inadaptée qu'elle fût, elle témoignait d'une intelligence et d'une créativité surprenantes. Dubuffet écrit lui-même que «le merveilleux théâtre qu'elle donnait constamment - ce bavardage incessant, incohérent et peu intelligible, c'est exprès qu'elle le faisait inintelligible - était pour elle un plan de refuge inattaquable, une scène où personne ne pouvait monter, ne pouvait l'atteindre».

Aurore Prieto, avec ce mélange de tact et de violence indispensable à la reconstitution de pareil univers, s'est fait forte de visualiser cette scène, d'en retrouver les lignes de force drôles et dramatiques et surtout d'incarner ce verbe - l'actrice travaille sur les textes bruts d'Aloïse - cette logorrhée poétique fascinante, à l'image des dessins. Fragile et forte à la fois, jouant d'une voix qu'Aloïse elle-même avait exceptionnelle, des mimiques de la folie non comme des grimaces mais comme autant de masques, elle nous donne un très joli et très émouvant spectacle où, avec peu de moyens, elle fait valoir tous les questionnements qui courent autour d'art et folie, donnant un relief extraordinaire à ces textes obsessionnellement structurés comme les dessins eux-mêmes.

Performance d'actrice dont l'intelligence et la finesse se mesurent aussi à maints détails scénographiques comme la merveilleuse scène du repassage où le délire s'intensifie (Aloïse, dans son institution, dessinait l'après-midi mais repassait le matin…), où l'espèce de ballet frénétique des crayons de couleurs, ce one woman show a pourtant le mérite de toujours s'effacer devant la «cause» à servir et de nous livrer intact, non élucidé par une interprétation déplacée, l'imbroglio étrange de cet art et de cette destinée.
Texte: Danièle Gillemon (extrait du journal Le Soir, du 14 avril 1989)

jeu 18 – dim 28 févr 1988