THÉÂTRE 10-12.02.10 / 20 H

Matthias Zschokke

La Commissaire chantante

avec Anémone, Isabelle Rüf et Roger Jendly


prix des places : 7 et 10 € / réservation : ccs@ccsparis.com

 

Berlin, un soir de Saint-Sylvestre, autour de l'an 2000. Depuis un poste de police de quartier, la commissaire évoque ses souvenirs en direct à la radio. Vingt ans plus tôt, elle a connu le succès avec ses Swinging Vopos. Cette pièce de Matthias Zschokke - drôle, mélancolique, surprenante - est donnée en lecture sur la scène du CCS, dans une mise en espace conçue par l'auteur. L'artiste Anémone tient le rôle de la commissaire. Le comédien suisse Roger Jendly et la critique littéraire Isabelle Rüf lui donnent la réplique.
Matthias Zschokke, qui est né en Suisse, vit à Berlin depuis trente ans. Il a été scénariste, réalisateur et acteur. Mais c'est surtout comme dramaturge et romancier qu'il est connu : en 1981, Max, son premier récit, lui a valu le Prix Robert Walser. Il vient d'obtenir avec son roman Maurice à la poule, publié par les Editions Zoé, comme toutes ses traductions, le Prix Femina étranger en 2009.

Cette lecture est une production du Centre culturel suisse.

En partenariat avec TéléObs Paris
Réservation : ccs@ccsparis.com

 

Les petites vies berlinoises sous l'oeil de Matthias Zschokke

Anémone dans la mémoire de la Commissaire chantante

Lauréat du prix Femina étranger 2009 pour Maurice à la poule,
Matthias Zschokke, auteur bernois installé à Berlin, a choisi Anémone
et sa gouaille unique pour incarner, dans une lecture scénique,
son personnage de policière du peuple.


La pièce se passe à Berlin, un soir de nouvel an au
tournant du millénaire. La Commissaire est de service,
comme d’habitude. Mais cette fois, la radio a planté ses
micros dans le poste de police. C’est que la Commissaire
a été une célébrité, à l’époque du Mur, avec ses Swinging
Vopos ; Vopo est le nom donné aux officiers de la police
nationale est-allemande, la Volkspolizei (police du peuple)
occupée entre autres à la répression de toute population
tentée par une fuite à l’ouest.
Cette nuit de la Saint-Sylvestre, dans la ville désormais
réunifiée, la Commissaire est l’invitée de l’émission
L’Oreille aux murs. L’animateur veut offrir à ses auditeurs
de l’émotion, des drames, des crimes, de l’horreur.
Depuis son studio, entre deux vieux tubes des Swinging
Vopos (« Doberman chéri », « Chantier surveillé », « Pâle
demoiselle
») l’animateur exhorte la Commissaire à lui
fournir de l’extraordinaire. Mais cette dame vieillissante
dans son commissariat délabré ne s’intéresse pas du
tout à la réalité. À peine répond-elle au téléphone, et
quand le sang coule sous la porte, ou qu’on lui annonce
une tête coupée dans son secteur, elle préfère ignorer
l’événement pour se réfugier dans ses rêves. Pendant
que, au-dehors, les pétards éclatent, la voilà qui se lance
dans de longs monologues intérieurs, emplis de trivialités.
Elle téléphone à ses amis, à son vieux père. Fantasme
sur un palais de glace. Raconte la vie de son amie Irma,
la comédienne, ou celle de son ami riche. Champagne et
vodka aidant, même le cauteleux M. Schwarzkopf, son
subordonné, apparaît déguisé et masqué. Tous deux
plongent en plein délire pendant qu’à l’autre bout des
ondes, le pauvre animateur se désespère.
Dans le rôle de la Commissaire, Anémone, celle qui
fut une des vedettes du Splendid dans les années 70,
une Marcelle bouleversante dans Le Grand Chemin
(1986), et récemment Mademoiselle Navarrin dans
l’adaptation sur grand écran du Petit Nicolas. Matthias
Zschokke lui a proposé le rôle de la Commissaire sur le
conseil de sa grande amie Zazie de Paris, reine des nuits
de Berlin. Et en effet, Anémone a été séduite par cette
figure burlesque et mélancolique, qu’elle incarne avec,
à ses côtés, le comédien Roger Jendly.
On reconnaît dans La Commissaire chantante, créée
sur scène à Berlin et à Genève en 2002, les thèmes qui
traversent l’oeuvre de Matthias Zschokke. Son univers
est fait de petits riens, d’observations minuscules, de
choses vues. Il parle du temps qui passe, de l’inanité du
jeu social qui fige les êtres dans des rôles convenus, des
efforts absurdes que nous faisons pour exister dans le
regard des autres. C’est un art du peu, de l’ironie légère
et de l’empathie mélancolique. C’est pourquoi on inscrit
souvent Matthias Zschokke dans la filiation de Robert
Walser. Ils ont grandi dans le même coin de Suisse, au
bord du lac de Bienne, un paysage qui joue un grand rôle
dans leurs écrits.
Comme Walser, Matthias Zschokke, est parti pour
Berlin, mais lui y est resté, depuis 1980, tout en refusant
de mythifier cette ville à la mode. Il a travaillé comme
comédien avec le metteur en scène Peter Zadek, au
Schauspielhaus de Bochum. Mal à l’aise sur scène, en
dépit de son physique de jeune premier, il s’est tourné
vers l’écriture dramatique. Ses huit pièces ont été jouées
avec succès sur les scènes allemandes. En 1989, la revue
Theater heute l’a nommé meilleur auteur de l’année.
Cinq pièces sont traduites en français : Les éléphants
ne peuvent pas faire de cabrioles parce qu’ils sont trop
gros – ou n’en auraient-ils pas envie ?
(1991) ; L’Heure
bleue ou la Nuit des pirates
(Zoé, 1993), La Commissaire
chantante, L’Ami riche et L’Invitation
(Zoé, 2009).
Zschokke a également réalisé trois films : Edvige
Scimitt
(1985), Der Wilde Man (1988) et Erhöhte Waldbrandgefahr
(1996). Ce sont des oeuvres expérimentales,
au climat étrange qui rappelle celui de Fassbinder
et Daniel Schmid. Elles sont restées confidentielles,
mais Edwige Scimitt a valu au réalisateur le prix de la
Critique allemande.
C’est par le roman que Matthias Zschokke entre en
littérature. En 1981, Max lui vaut le premier prix Robert
Walser, attribué sur manuscrit à l’oeuvre d’un débutant.
Cette succession de petites scènes fait sensation en
Allemagne. Sous le regard d’un observateur ironique,
Max, jeune homme indécis et naïf, se construit un personnage
de conquérant, prêt à toutes les aventures
mais bien vite de retour à la maison. L’auteur finit par
tuer son héros en lui offrant dix fins différentes. Max
(en français aux Editions Zoé, 1988) est une délicieuse
mise en pièces de la forme romanesque, un dynamitage
en douceur du roman de formation.
Vingt-cinq ans plus tard apparaît Maurice à la poule.
Le titre renvoie à un portrait du peintre suisse Albert
Anker, qui figure en couverture et a inspiré à Matthias
Zschokke de très belles pages sur l’enfance. Maurice
pourrait être le grand frère de Max. Sa petite entreprise
d’écrivain public n’attire pas beaucoup de monde, dans
ce quartier de Berlin peuplé d’immigrés et de petites
gens. Il a tout loisir d’observer. Sa vie propre est très
réduite. Parfois il rencontre son ami Fabian, le comédien.
Ils sont heureux d’être ensemble mais n’ont rien à
se dire. Il échange aussi des lettres avec un autre complice,
Hamid. Il y est question de petits riens. Parfois,
avec sa bien-aimée, Maurice fait des efforts de sociabilité.
Ils revêtent alors leurs plus beaux vêtements. Mais
à peine sont-ils arrivés que leur rôle d’invités leur pèse
et qu’ils se hâtent de retrouver leur cocon. Dans leur
tanière berlinoise, parvient le son d’un violoncelle qui
trouble Maurice. Qui est l’instrumentiste ? Cette question
l’obsède, mais les efforts à consentir pour le savoir
le découragent vite. Maurice est avant tout un oeil qui
se pose sur les menus faits, sur la laideur et la beauté
dans leurs manifestations minuscules, le regard d’un
personnage qui restitue les détails gravés dans sa mémoire
avec une précision taillée au burin.
L’ironie, la finesse, la justesse de ce roman, sa sensualité
aussi lui ont valu le prix Femina étranger, une
première pour un éditeur suisse. Pour les Editions Zoé
et pour la traductrice Patricia Zurcher, cette distinction
est la reconnaissance d’un travail de longue haleine. Elle
devrait jeter la lumière sur ses autres livres publiés en
français et sur son écriture radicalement originale.

Par Isabelle Rüf

Anémone, de piquet, un soir de fin d’année qui tourne très bizarrement. Ça
rappelle forcément quelque chose… Le Père Noël est une ordure ? Oui, mais désormais,
aussi, et dans un tout autre registre, La Commissaire chantante, que la comédienne
vient lire sur les planches du Centre culturel suisse.


Qu’est-ce qui vous a plu dans cette proposition de Matthias Zschokke ?
– Je ne connaissais pas cet auteur et j’avoue que, depuis quelque temps, j’avais laissé
de côté le roman pour lire surtout des essais. Cette Commissaire m’a redonné goût
à la fiction. Matthias Zschokke n’a pas eu à me convaincre, car j’ai tout de suite senti
une vraie plume dans ce texte. Ce n’est pas si souvent qu’on tombe sur un tel écrivain.


– La Commissaire chantante est indissociable de Berlin. Que connaissez-vous de cette
ville et de l’histoire de l’Allemagne de l’Est ?

– À vrai dire, peu de choses. J’avais une nounou est-allemande quand j’étais enfant,
et elle racontait des choses assez terrifiantes, mais tout me semblait flou, lointain.
Je suis ensuite allée à Berlin, à la fin des années 60, quand le festival de cinéma
était encore engagé à gauche. J’en avais profité pour faire un tour à l’Est, et j’avais
trouvé ça sinistre. Je me souviens aussi d’un verre pris avec l’actrice Ingrid Caven,
à une époque où elle vivait à Berlin… Sinon, le film La Vie des autres m’a aidé à
comprendre le contexte.


– Comment prépare-t-on une lecture ?

– En lisant plusieurs fois le texte, pour s’imprégner du rythme de l’auteur et repérer
d’éventuelles difficultés liées à la ponctuation. Il faut aussi soigner l’articulation.
Sinon, comment se préparer ? Nous les acteurs, on pense avec les pieds. Le personnage
ne naît pas dans la tête, il pousse par d’autres canaux.


Outre cette lecture, un projet particulier pour 2010 ?
– Plusieurs, dont un à l’opéra de Lausanne fin 2010. Je me lance dans la mise en scène
d’une opérette, La Fille de Mme Angot, de Charles Lecocq. Du pur opéra comique
français du xixe siècle. Je suis ravie qu’on me fasse confiance vu que je n’ai jamais
signé de mise en scène, ni à l’opéra ni au théâtre. C’est une première pour moi.
Pour me rassurer, je me dis que j’ai vu beaucoup de metteurs en scène travailler et
que je sais de quoi il en retourne ! J’ai fait aussi beaucoup de piano, et j’adore l’opéra,
dont cette oeuvre, depuis très longtemps.

Entretien réalisé par Florence Gaillard

 
Matthias Zschokke. Photo : Philippe Matsas Roger Jendly, photo : Mila Savic photo :Eduardo Serafim photo : Eduardo Serafim photo : Eduardo Serafim photo :Eduardo Serafim photo : Eduardo Serafim Matthias Zschokke. Photo : Isolde Ohlbaum photo : Eduardo Serafim