MUSIQUE 03-04.02.10 / 20 H

Imperial Tiger Orchestra et Francis Falceto


prix des places : 7 et 10 € / réservation : ccs@ccsparis.com

 

Aussi improbable que la présence de tigres en Afrique, les genevois d'Imperial Tiger Orchestra se définissent comme des "faussaires" et proposent des contrefaçons inspirées des standards de la musique moderne éthiopienne (1969-1978). Les six musiciens passent en revue les artistes les plus significatifs de cette époque (Getatchew Mekurya, Mulatu Astaqe, Mahmoud Ahmed, etc.) en distillant des rythmes hypnotiques enrichis par des sonorités distordues et des improvisations jazz.

Francis Falceto, grand spécialiste des musiques éthiopiennes, intervient avant le concert. Sa conférence est accompagnée du documentaire Abyssinie Swing (26', 1996) qu'il a co-réalisé avec Anaïs Prosais. Depuis 1994, il conduit un véritable travail de
recherche sur cette musique et sur son histoire. Il dirige la collection Éthiopiques (label Buda Musique), qui compte 26 albums à son catalogue.

Soirées programmées par Eric Linder, musicien et programmateur.

 

En partenariat avec Radio Nova et So Jazz
Réservation : ccs@ccsparis.com

Les Tigres de Genève

Le voyage planétaire des musiques éthiopiennes

à consulter sur le web

Les musiques éthiopiennes peuvent surgir n’importe où. Même à Genève, où
l’Imperial Tiger Orchestra est né, il y a trois ans, de l’envie un peu allumée du trompettiste
Raphaël Anker. « Les membres du groupe viennent de pratiques musicales
très diverses
», explique le trompettiste qui a longtemps fait du jazz ou soufflé dans
des groupes de musique d’Afrique de l’Ouest et découvert la musique éthiopienne,
comme tout le monde, avec les premiers disques de la collection éthiopiques (1997).
John Menoud, le saxophoniste, vient de la musique expérimentale contemporaine.
Alexandre Rodrigues, aux claviers, est membre du groupe Aloan et versé dans le
trip hop. Julien Israelian, le batteur, a surtout composé pour le théâtre. Luc Détraz,
aux percussions, vient du rock. Quant à Cyril Moulas, un jazzman d’Annecy, il est le
bassiste qui ajoute dans ce chaudron un « phin », soit une guitare thaïlandaise qui n’a
strictement rien à faire dans la musique éthiopienne, mais qui s’y trouve fort bien.
Il n’y a pas de tigres en Éthiopie mais il y a eu des tigres : le saxophoniste Getatchew
Mekurya, le vibraphoniste Mulatu Astaqé, le chanteur Mahmoud Ahmed. Ils sont
ceux chez qui les Genevois ont commencé par puiser, avant de découvrir d’autres
curiosités sonores, par exemple celles apparues dans les diasporas éthiopiennes
américaines.
Dans la musique éthiopienne, le chant est central. Pas chez les Tiger. Ces faussaires
assumés font dans le groove purement instrumental, avec une puissante machine
à festivités qui distille ses lignes obsessionnelles comme dans des sets électro.
Demeurent bien sûr les bases harmoniques, les rythmes et des mélodies qu’aucun
Éthiopien n’ignore.
En mai 2009 les Tiger ont joué à Addis Abeba, dans le festival créé par Francis
Falceto. Les Genevois rêvent de retourner en Éthiopie. De rejouer à Addis, où ils
ont fait un tabac, mais plus encore de « sillonner le pays avec l’orchestre, jouer pour
les gens des campagnes
». Et entrevoir le tigre, sûrement.

Par Florence Gaillard

Comme la salsa ou l’afro-beat, les musiques éthiopiennes s’inventent
des nouvelles vies au Japon, aux États-Unis ou en Suisse.
Francis
Falceto, fondateur du label éthiopiques, évoque les étapes de ce destin
mondialisé qui, mais il ne le dira pas, lui doit beaucoup.


Depuis quelques années, il se passe quelque chose
dans le vaste monde des musiques dites du monde :
grâce aux technologies contemporaines de diffusion et
de communication, plus aucun des sons de notre planète
n’est étranger aux fouineurs et autres music lovers.
Tout est devenu accessible, souvent au prix d’un déni
des droits des artistes et créateurs ; il semble qu’aucune
fringale ne saurait venir à bout de l’énorme gâteau musical
mis à notre disposition.
Entre les multiples cultures musicales soumises à la
dévoration de nos mange-disques, l’une des dernières
en date est la musique éthiopienne. Les musiques éthiopiennes
devrait-on plutôt dire, tant le gisement musical
de l’antique Abyssinie est vaste et multiforme. Timidement
apparues dans l’hémisphère nord en 1986 avec
le disque Erè mèla mèla de Mahmoud Ahmed puis la
compilation Ethiopian Groove en 1994, leur diffusion a
connu une ampleur inattendue et un accueil dépassant
toute prévision1. À partir de 1997, la collection éthiopiques
a enfoncé le clou en présentant les multiples
facettes du génie musical éthiopien, et toute leur diversité :
musiques urbaines, traditionnelles, « ethniques »,
religieuses, groove cuivré et entêtant des Elvis et autres
James Brown abyssins, facéties des improvisateurs azmari,
rythmes « dromadaires », chaotiques ou répétitifs
des provinces méridionales ou septentrionales, mélancolie
spirituelle et terrassante de la bèguèna, etc. Ces
couleurs sonores font désormais partie du patrimoine
musical universel.
Contrairement à la totalité des pays africains, l’Éthiopie
n’a jamais été colonisée, si l’on excepte cinq ans
d’occupation par l’Italie fasciste entre 1936 et 1941,
peu de chose à vrai dire pour un pays dont l’histoire a
traversé trois millénaires. Donc, pas de métropole ou
de capitale européenne pour relayer sa culture en général
et ses musiques en particulier. Ce n’est pas par
hasard si Paris est devenue la capitale des musiques de
l’ancien empire colonial français, si Londres est le
haut-parleur privilégié des musiques de l’ex-territoire
afro-anglophone, Bruxelles celui de la rumba congolaise
ou Lisbonne celui des musiques luso-africaines.
La longue tradition de farouche indépendance voire
d’isolationnisme de l’Éthiopie a fait le reste, et c’est
ainsi que ses musiques sont les dernières du continent
noir à avoir atteint nos latitudes.
En Éthiopie, il faut ajouter à une sorte d’inappétence
pour l’exportation le fait que les textes priment sur la
musique. L’antique tradition des azmari, ménestrels
comparables à nos troubadours médiévaux, diseurs à
la langue bien pendue et porte-parole de la libre pensée,
est un sport national – à condition que les improvisations
verbales soient exprimées de manière contournée,
en utilisant tous les ressorts poétiques et rhétoriques
du sem-enna wèrq – littéralement « cire-et-or », l’art du
double sens, ou double entendre comme disent joliment
les Anglo-Saxons. La musique proprement dite, qu’il
s’agisse de la beauté d’une voix, de la sophistication
des arrangements ou de l’excellence instrumentale, est
considérée comme secondaire. D’où l’incrédulité des
artistes éthiopiens invités à l’étranger, se figurant a priori
que des publics non amharophones ne pourront s’intéresser
à leur « musique » ni l’apprécier comme il se doit.
L’accueil fait en dehors de leurs frontières aux musiques
d’Éthiopie depuis leur irruption sur le marché
international, singulièrement à travers la collection
éthiopiques, a démenti sans appel ces préjugés nationaux
éthio-éthiopiens. Plus encore, un phénomène
inattendu, totalement imprévu, se propage irrésistiblement
depuis quelques années. Il est le fait de musiciens
tombés en amour avec ces musiques, et qui se sont mis
en tête d’en donner leurs versions, là aussi en toute
diversité stylistique.
C’est d’abord l’Either/Orchestra, un big band de jazz
robuste et sérieusement virtuose, originaire de Boston,
qui a donné le premier la en publiant, en 2000, une
Ethiopian Suite à partir de trois morceaux figurant sur
le CD Ethiopian Groove, puis une reprise de Tèshomè
Meteku tirée d’éthiopiques-1, dans leur album suivant2.
Grâce à internet, contact fut pris avec l’Either/Orchestra,
et le big band s’est retrouvé invité en janvier 2004 à
Addis Abeba pour la troisième édition du Festival
international des musiques d’Éthiopie3, en même temps
que Susheela Raman qui préparait alors son second album
avec une adaptation d’un morceau de Mahmoud
Ahmed tirée d’éthiopiques-7, « Bèmen sèbèb letlash », qui
allait devenir Love Trap. Il est juste de mentionner
qu’entre-temps était paru en 2002 « Jump to Addis/
Europe meets Ethiopia
» (éthiopiques-
15
), fruit de la rencontre
entre des étudiants européens du pianiste free
jazz
Misha Mengelberg au Conservatoire d’Amsterdam
(le batteur hollandais Bernt Nellen, le bassiste hollandais
Koen Nutters, le sax allemand Olaf Boelsen et le
guitariste français Damien Cluzel) et de plusieurs musiciens
traditionnels éthiopiens.
Depuis lors, l’épidémie n’a pas cessé de s’étendre. Le
Festival addissin a accueilli successivement Frédéric
Galliano et un choix de divas éthiopiennes, Han Bennink,
Jean-François Pauvros et Philippe Herpin associés à
Tsèdènia Guèbrè-Marqos (2005), Le Tigre des platanes
et Idan Raichel (2006), le Badume’s Band, Nadav
Haber (Israël) et The EX (2007), ZEA, Nick Page et Dub
Colossus ainsi que l’Invisible System de Dan Harper
(UK, 2008), le Debo Band (USA) et l’Imperial Tiger
Orchestra (2009)…
En 2007, le brillantissime saxophoniste japonais
Yasuaki Shimizu a publié de son côté un CD Pentatonica
(Victor Entertainment) qui transcende les ressorts insoupçonnés
des gammes pentatoniques éthiopienne et
japonaise. On ne compte plus aujourd’hui les reprises
et autres réjouissantes maltraitances de standards
éthiopiens un peu partout sur la planète : Budos Band,
Dengue Fever, Daktaris (USA), Snowflake (Canada) et,
plus près de nous, ETH, Ukandanz, Akalé Wubé, Arat
Kilo… Sans parler des samplers plus ou moins reconnaissants
comme K’Naan, Nas & Damian Marley, Oh
No, Common et quelques dizaines d’autres.
À cela s’ajoutent les déclarations passionnées de professionnels
de premier plan : Elvis Costello, Patti Smith,
Tom Waits, Jim Jarmusch, Robert Plant ou le Kronos
Quartet et, en France, Dominique A, Arthur H, Gaëtan
Roussel ou JP Nataf forment une sorte de fan club
virtuel extrêmement gratifiant pour la cause musicale
philéthiopienne.
La nouvelle collection ethioSonic (Buda Musique),
commencée en 2007, se propose précisément de diffuser
toutes sortes de musiques éthiopiennes contemporaines,
d’où qu’elles viennent : d’Éthiopie même, de la
diaspora, ou encore de tous ces fèrendj (étrangers) survitaminés
qui viennent secouer l’enset (le faux-bananier
si répandu en Éthiopie méridionale).
Pour le dire brièvement, le public éthiopien aime ça.
On aurait pu craindre des sautes d’humeur chauvines
ou des aigreurs quasi xénophobes, mais c’est très majoritairement
une réelle fierté qu’expriment les Éthiopiens,
et la conscience émue d’une reconnaissance internationale
de leurs musiques.dynamique se nomme Imperial Tiger Orchestra. Le
groupe genevois fut la grande sensation du Festival
d’Addis Abeba en mai dernier. Nul doute que ses membres
auront à coeur de frapper aussi fort les 3 et 4 février
prochains au Centre culturel suisse de Paris.

1. Il faut aussi rappeler les disques d’Alèmayèhu Eshèté (Addis Ababa)
et Netsanet Mèllèssé (Dodge) enregistrés en 1990 à Paris avec le dernier
Wallias Band (Dona Wana/Musidisc, 1992, et Shanachie pour les USA)
et passés totalement inaperçus…
2. Albums More Beautiful Than Death et Afro-Cubism, publiés par
Accurate Records respectivement en 2000 et 2002. Pour la petite
histoire, c’est le bassiste du trio Morphine, Mark Sandman, qui avait
rapporté de France quelques exemplaires d’Ethiopian Groove dans ses
valises et lancé une sorte de mode éthiopienne dans les clubs de
Boston dès le milieu des années 90.
3. Ce Festival annuel prépare sa 9e édition, qui aura lieu du 12 au
20 mars 2010. L’Alliance Éthio-Française en est depuis le début le soutien
principal à travers ses directeurs successifs, Lucien Roux, Guy
Maurette, et aujourd’hui Denis-Charles Courdent. La direction artistique
est assurée par mon ami Heruy Arèfe-Ainè et moi-même.

Par Francis Falceto

 
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